Le Fiasco de l'offensive israélienne
L'agression israélienne contre le Liban s'est soldée par un échec.
Aucun des objectifs fixés par le gouvernement israélien n'a été
atteint. La classe dirigeante israélienne en ressort affaiblie sur les
plans intérieur et extérieur. L'issue du conflit est aussi un revers
pour l'impérialisme américain - comme pour l'impérialisme français -
et conforte la position du Hezbollah, de l'Iran et de la Syrie.
Dès avant le début de la guerre, les divergences sur la viabilité de
cette opération se sont manifestées au sommet de l'Etat israélien.
Aujourd'hui, après la débâcle, les membres du gouvernement et
l'Etat-major d'Israël se livrent ouvertement à des récriminations
mutuelles. Comme nous l'avons expliqué dans L'agression israélienne
contre le Liban (22 juillet 2006), le problème de fond qui sous-tend
ces désaccords, c'est qu'au-delà du prétexte des deux soldats
israéliens capturés, l'objectif qu'Israël s'est fixé - la
neutralisation des capacités militaires du Hezbollah - ne pouvaient
pas être réalisé par les moyens engagés. Certes, Israël est une
superpuissance régionale, mais de même que la puissance militaire des
Etats-Unis a montré ses limites en Irak et en Afghanistan, celle
d'Israël vient de montrer les siennes dans la guerre contre le Liban.
L'impérialisme israélien voulait éviter une nouvelle occupation du Sud
Liban. Il craignait, à juste titre, de faire face à contexte similaire
à celui qui existe en Irak. Les forces d'occupation auraient été la
cible d'attaques incessantes de la part de la milice chiite qui, en
raison de la dernière occupation israélienne, bénéficient d'un soutien
massif dans la population libanaise. Le Hezbollah est par ailleurs
beaucoup plus structuré et mieux armé que par le passé.
Il y a en outre le problème de la Syrie. Une offensive militaire qui
s'arrêtait à la frontière syrienne ne pourrait jamais venir à bout du
Hezbollah. Or, là encore, Israël ne pouvait pas se permettre de se
trouver enlisé dans une guerre contre les insurgés au Liban, tout en
menant des opérations contre la Syrie.
En conséquence, les généraux israéliens ont opté pour une offensive
qu'ils voulaient rapide et puissante. Leur idée était de balayer tout
ce qui se trouvait sur leur chemin, de mener des opérations de «
nettoyage » - puis de se retirer. Pour faciliter l'offensive
terrestre, ils ont imposé au Liban un blocus maritime et aérien,
pendant que l'aviation bombardait les ponts et les routes pour isoler
l'ennemi, semant la mort et la destruction dans les villes et villages
du Sud Liban et dévastant des quartiers entiers de la capitale.
Mais Tel-Aviv a sous-estimé son adversaire. La campagne aérienne a
massacré plusieurs centaines de civils libanais, dont notamment des
enfants, des femmes, des personnes âgées et des infirmes. Mais elle
n'a pas entamé sérieusement les capacités opérationnelles du
Hezbollah. Non seulement les tirs de roquettes sur Israël se sont
poursuivis, mais ils ont gagné en intensité, jusqu'au dernier jour. De
surcroît, les incursions terrestres des unités israéliennes ont
rencontré une résistance d'une férocité et d'une efficacité
inattendues. Elles ont subi de lourdes pertes.
A aucun moment, pendant toute la durée de son offensive, Israël ne
pouvait prétendre avoir « sécurisé » une partie significative du
territoire libanais, même dans cette bande de territoire qui sépare le
fleuve Litani de la frontière israélo-libanaise. Vacillants, les chefs
militaires et le gouvernement israélien se demandaient : faut-il
prolonger encore la campagne aérienne et les incursions limitées, au
risque d'essuyer de nouvelles pertes, ou tout miser sur une offensive
terrestre de plus grande envergure ? S'ils hésitaient, c'est parce que
faute d'investir la vallée de Bekaa - où la résistance du Hezbollah
serait bien plus meurtrière que dans la zone frontalière - et monter
jusqu'à Beyrouth, l'invasion n'allait aboutir à rien, sans parler du
risque d'une confrontation avec la Syrie.
La « grande » offensive terrestre fut finalement ordonnée. Mais, plus
qu'à une véritable invasion, elle ressembla davantage à un dernier
raid punitif, pour sauver la face. Sa portée et sa durée furent
sévèrement circonscrites. Elle ne visait pas plus que quelques points
le long du Litani, et - fait tout à fait extraordinaire, dans
l'histoire militaire - son lancement a précédé de 48 heures l'annonce
d'un cessez-le-feu !
Les conditions du cessez-le-feu, vaguement définies dans la résolution
1701 de l'ONU, prévoient l'occupation du Sud Liban par l'armée
libanaise, avec le concours de la FINUL (Force Intermédiaire des
Nations Unies au Liban). Mais lorsque cette résolution a été concoctée
par les Etats-Unis et la France, ni Bush ni Chirac n'envisageaient pas
l'échec de l'offensive israélienne. Bush s'attendait à ce que les
forces armées israéliennes emportent une victoire relativement facile
au Liban - ce qui indique à quel point il a intégré les leçons de ce
qui se passe en Irak. Il voyait le déploiement d'une force
internationale comme un moyen d'aider Israël, au lendemain de sa
victoire, à contenir le Hezbollah et à réduire ainsi le poids de
l'Iran et de la Syrie dans la région. Chirac, à la différence de Bush,
aurait préféré éviter une intervention israélienne. Comme nous l'avons
noté dans notre précédent article, il avait courtoisement invité le
gouvernement libanais à lancer son armée contre le Hezbollah, dans
l'espoir que ceci dissuaderait le gouvernement israélien de lancer une
offensive terrestre. Mais dès qu'il fut clair que rien n'arrêterait
Israël, Chirac espérait, lui aussi, que l'opération se solderait au
détriment du Hezbollah. S'il a d'abord proposé un renforcement de la
présence française dans le cadre de la FINUL, c'était dans le but de
renforcer la position de la France dans un Liban « rééquilibré »,
ainsi qu'au Proche-Orient en général.
Depuis plusieurs décennies, l'impérialisme français perd du terrain
sur l'arène internationale, que ce soit en Asie, en Afrique centrale
ou dans les pays du Maghreb. L'invasion de l'Irak par les Etats-unis a
contribué à la marginalisation de la France au Moyen-Orient. Le
retrait de l'armée syrienne du Liban, en 2005, semblait lui offrir un
moyen de retrouver un rôle au Proche-Orient.
Chirac avait envisagé un cessez-le-feu dans des conditions bien
différentes de ce qui existe actuellement. Il a déclaré qu'il ne
croyait pas à une « solution militaire », mais s'attendait clairement
à ce que le Hezbollah soit sensiblement affaibli par l'intervention
israélienne. Dans une interview publiée par Le Monde, le 27 juillet
dernier, il disait qu'à ses yeux, le cessez-le-feu devait « comporter
deux exigences. D'une part, la sécurité d'Israël, qui doit être
assurée, et, d'autre part, l'application réelle, sur le terrain, de la
résolution 1559 de l'ONU. » La résolution 1559 stipulait, entre
autres, que le Hezbollah devait être désarmé.
D'après Chirac, le mandat de la force internationale devait contribuer
au « recouvrement par le gouvernement libanais légal de la totalité de
sa souveraineté sur l'ensemble de son territoire » et « donner la
possibilité aux forces libanaises, restructurées et aidées, de se
déployer sur l'ensemble du Liban ». L'issue du conflit a réduit ce
projet en miettes. La FINUL sera impuissante, et son déploiement se
fera dans des conditions extrêmement difficiles, du point de vue des
intérêts des Etats-Unis, d'Israël et de la France.
Tout ceci explique que l'Elysée et Matignon se demandent, à présent,
si l'envoi d'une force multinationale était vraiment une bonne idée.
L'impérialisme français voudrait bien se faire une plus grande place
dans un Liban débarrassé du Hezbollah, mais il n'a absolument aucun
envie de se retrouver dans la position qu'Israël voulait éviter, à
savoir celle d'une armée d'occupation étrangère entourée d'une
population hostile dans une zone encore sous le contrôle effectif des
milices chiites. D'où les complaintes au sujet de la mission « mal
définie » de la force multinationale. D'où, aussi, l'intégration à la
FINUL d'un nombre ridicule de militaires français. Le contingent
français y passerait de 200 à 400 hommes.
Le gouvernement français se dit prêt à « soutenir » l'armée libanaise
- tout en précisant entendre que c'est à cette dernière que revient la
tâche du désarmement du Hezbollah. Or, en réalité, le gouvernement
français sait pertinemment que c'est impossible. L'armée libanaise est
une petite force. Elle est officiellement dotée de 70 000 hommes, mais
seuls 20 000 peuvent être qualifiés d'opérationnels. Cette faiblesse
en effectifs rend l'armée libanaise absolument incapable d'encadrer le
sud du pays, sans parler d'y mener des opérations conséquentes contre
le Hezbollah. De plus, une fraction importante des soldats, dont
beaucoup sont d'origine chiite et sympathisent avec le Hezbollah,
refuserait de participer à de telles opérations. Le Liban vient de
subir une agression dévastatrice de la part d'Israël. Ses villes ont
été bombardées, ses routes et infrastructures détruites. Actuellement,
les familles qui reviennent dans leurs quartiers dévastés y trouvent,
sous les décombres, les cadavres de leurs parents, amis et voisins.
Or, depuis le début, l'armée libanaise n'a pas tiré une seule
cartouche contre l'envahisseur. Ses commandants ont laissé faire, sans
offrir la moindre résistance. Cette passivité complice, de la part de
l'Etat-major libanais, est certainement perçue par une partie
significative de la population comme une trahison. Et maintenant,
Chirac feint de croire - et cet imbécile de Bush croit peut-être
réellement - que cette même armée va réussir là où l'armée israélienne
a échoué, en désarmant la seule force qui a résisté à l'envahisseur,
et laisser ainsi le pays complètement sans défense face à
l'impérialisme israélien.
Dans la pratique, aucune force ne peut désarmer le Hezbollah,
aujourd'hui. La milice chiite sort de cette guerre avec le prestige
énorme d'un « vainqueur », qui a démontré au monde entier - et surtout
aux masses opprimées du monde musulman - qu'Israël n'est pas
invincible. Toute tentative d'utiliser l'armée libanaise contre les
Hezbollah reviendrait à déclencher une guerre civile au terme de
laquelle, dans les conditions actuelles, l'armée se désintégrerait et
le gouvernement actuel du Liban serait renversé.
Au demeurant, le cessez-le-feu ne tiendra pas. L'armée israélienne
mènera des opérations ponctuelles en territoire libanais, et la
capacité de nuisance du Hezbollah est intacte. Les pertes de miliciens
et de munitions qu'il a subies pendant l'offensive seront rapidement
surmontées. On peut s'attendre à ce que le Hezbollah ne se prive pas
de la possibilité de montrer qu'il conserve l'essentiel de ses moyens
d'action par de nouveaux tirs de roquette sur Israël, et les troupes
de l'ONU ne pourront pas l'en empêcher.
L'échec de l'offensive israélienne aura des conséquences importantes
au sein même d'Israël. Comme le disait Clausewitz, la guerre n'est que
la continuation de la politique par d'autres moyens. Ce n'est pas pour
rien que des guerres impérialistes portent en elles les germes de
révolutions. La classe dirigeante ne va pas sur les champs de
bataille. Pour mobiliser les travailleurs et les jeunes dans la
poursuite de ses objectifs impérialistes, elle doit nécessairement
présenter l'enjeu de la guerre comme celui de la « nation » toute
entière. Mais le caractère de classe de la guerre finit par pénétrer
les consciences, surtout en cas de défaite. Aujourd'hui, en Israël, la
réalité macabre de l'offensive est révélée au grand jour. Dans la
presse et par voie de pétitions, des travailleurs et des jeunes
envoyés au Liban pointent un doigt accusateur contre les généraux et
le gouvernement. Les soldats imputent le nombre important de morts et
de blessés à l'incompétence et à l'indécision du gouvernement et du
commandement militaire. Alors que les soldats israéliens, sur le
terrain, manquaient souvent d'eau, de nourriture, d'équipement et de
munitions, ils ont récemment appris que le chef d'Etat-major de
l'armée, le richissime général Dan Halutz, a vendu des actions
boursières le matin même du déclenchement des hostilités, pour
protéger sa fortune des effets économiques d'une éventuelle déroute
militaire. Cette vente a provoqué une chute de 8% de la bourse de
Tel-Aviv au cours des premiers jours de l'offensive.
Cette guerre marquera un tournant dans l'histoire politique et sociale
du pays. La société israélienne est une société de classe, avec ses
capitalistes et exploiteurs d'un côté, et ses travailleurs, ses
chômeurs et ses pauvres de l'autre. Mais en brandissant constamment la
« menace extérieure », la classe dirigeante israélienne a pu souder
autour d'elle une partie importante de la population. Le nationalisme,
le sentiment d'être dans une « forteresse assiégée », ont longtemps
servi à atténuer la lutte des classes. Face aux inégalités, au chômage
et à la régression sociale, la colère des travailleurs et de la
jeunesse était détournée vers l'extérieur. Il faut dire que les
attentats insensés, perpétrés par des kamikazes palestiniens contre
des civils israéliens, ont grandement facilité la tâche des
capitalistes israéliens. Tout en enfermant les Palestiniens dans ces
cages de misère et d'oppression que sont les « territoires » morcelés,
sans aucune viabilité économique et constamment sous la menace de
bombardements et d'incursions militaires, le capitalisme israélien a
montré son incapacité à répondre aux besoins de la vaste majorité de
la population israélienne. Sous l'impact de cette défaite militaire,
l'équilibre interne de la société israélienne est en train se briser.
La Riposte, le19 août 2006